Document : Les études américaines
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En avril 1877, dans son n° 20 du tome XIX , Polybiblion : revue bibliographique universelle publiait un article sur « Les études américaines » de la main de René Siméon (1827-1890)1.
Le Polybiblion paraît de 1868 à 1939, soit plus de soixante-dix ans de publication continue. Il est édité sous les auspices de la Société bibliographique, institution de sensibilité catholique créée dans la mouvance du catholicisme social et libéral de la seconde moitié du XIXe siècle — ce qui explique la tonalité confessionnelle marquée de nombreuses recensions. Le Polybiblion fonctionne comme un organe de veille bibliographique à vocation universelle : il recense les nouvelles publications — françaises et étrangères — en histoire, théologie, belles-lettres, sciences et géographie, par le biais de notices analytiques et de comptes rendus critiques.
Rémi Siméon est le rédacteur du Dictionnaire de la langue nahuatl ou mexicaine (1885), rédigé à partir du nahuatl classique. En 1886, il est élu membre de l’American Philosophical Society. Son œuvre principale comprend aussi la Grammaire de la langue nahuatl ou mexicaine composée en 1547 par le franciscain André de Olmos, publiée en 1875, et les Annales de Domingo Chimalpahin (1888).
Transcription
Au moment ou les études américaines semblent attirer l’attention générale et provoquent des réunions internationales, il ne sera peut être pas sans intérêt de faire un relevé des principaux travaux exécuté dans ces derniers temps sur les antiquités du nouveau continent et du Mexique en particulier. Nous nous proposons de donner ensuite une analyse des productions spéciales à mesure qu’elles paraîtront afin de tenir nos lecteurs au courant des ouvrages importants relatifs à l’histoire, à l’archéologie, à la linguistique, etc., du Mexique pour les temps antérieurs à la conquête espagnole.
L’élan qui se produit aujourd’hui au sujet de l’antique civilisation mexicaine n’est pas nouveau ; seulement il s’offre avec un caractère de généralité qui montre combien ces matières naguère étudiées par un public restreint tendent à avoir un plus grand nombre de lecteurs. Il y a lieu de s’en réjouir et de bien augurer de l’avenir.
A la fin du siècle dernier, pendant les guerres d’Amérique, un goût particulier se manifesta pour tout ce qui se rattachait au Nouveau-Monde. Des écrivains entreprirent de faire connaître son présent ou d’expliquer son passé. Parmi eux, nous citerons l’abbé Corneille de Pauw ou Paw, d’Amsterdam, le philosophe Raynal, l’archevêque Lorenzana, William Rohertson, le jésuite mexicain Clavigero, etc.
C’est aussi à ce moment que parurent, à Madrid et à, Mexico, de nombreuses éditions d’ouvrages d’histoire, de linguistique, etc., déjà anciens et devenus très-rares. D’un autre côté, furent explorées les ruines de Palenqué par Ordoñez, José Antonio Caderon, Benasconi et Antonio del Rio dont l’intéressant mémoire parut à Londres en 1822.
Mais le commencement du dix-neuvième siècle fut marqué par l’apparition d’une œuvre importante. A la suite d’un long voyage entrepris avec Bonpland (1799-1804), Alex. de Humboldt vint se fixer en France, et publia son grand ouvrage sur l’Amérique, dont la deuxième partie, Vues des Cordillieres, est la plus attachante en ce qu’elle touche spécialement à la langue et à la civilisation des anciens Mexicains. Sa méthode d’observation a ouvert une voie nouvelle dans ce champ d’exploration et beaucoup de ses jugements font encore autorité.
A Londres, lord Kingsborough consacra sa fortune à faire des acquisitions de documents et à former sa magnifique collection : Antiquities of Mexico (1830), dont on trouve en France peu d’exemplaires complets. Celui de la bibliothèque de l’Institut, notamment, ne l’est pas.
En Italie, deux jésuites, Marquez et Cavo, firent paraître le premier Die antichi monumenti (1804), et le second Los tres siglos de Mexico (1836), tandis qu’au Mexique même un cortége [sic] de savants : Ortega, Don Carlos Maria de Bustamente, Ramirez, etc., s’efforçaient par leurs travaux
à ranimer le goût pour les antiquités nationales et à découvrir le voile qui cachait le passé. De leur côté, Stephens, Waldeck, Charnay décrivaient ou reproduisaient par le dessin les principaux monuments du Yucatan, Prescott publiait son Histoire du Mexique (1833), et celle du Pérou (1847).
La France compta surtout quelques esprits qui prirent une large part à ce mouvement intellectuel. M. Aubin, revenu du Mexique (1840), où il avait, après dix ans de fatigantes et habiles recherches, recueilli de précieux documents, s’acquit dans le monde érudit une réputation méritée par quelques articles qu’il publia sur les Aztèques. Il fit ensuite imprimer, sans toutefois le mettre dans le commerce, un Mémoire sur l’écriture figurative des anciens Mexicains (1851). La question y est savamment traitée, mais non complètement résolue. Depuis lors, ce savant n’a plus rien produit, et nous devons surtout regretter qu’il ait négligé de publier ses traductions de divers textes en langue nahuatl, qui sont du plus haut intérêt pour l’histoire du Mexique avant la conquête, sans parler de leur importance incontestable au point de vue de la linguistique. Nous ne pouvons plus guère aujourd’hui compter sur cette publication, M. Aubin étant parvenu à un âge où les forces trahissent souvent la volonté.
L’abbé Brasseur de Bourbourg, qui s’était trouvé en relation avec M. Aubin et en avait examiné la collection avec détails, commença vers la même époque à mettre au jour ses ouvrages dans lesquels il a abordé les grandes questions relatives à l’origine des langues et des races américaines. Il débuta en 1851 par quatre Lettres pour servir d’introduction à l’histoire primitive des nations civilisées de l’Amérique septentrionale (espagnol et français), adressées au duc de Valmy. En1852 furent publiés les deux volumes de l’Histoire du Canada, de son Église et de ses missions, depuis la découverte de l’Amérique jusqu’à nos jours, et cinq ans après, Brasseur de Bourbourg donna le premier volume de l’Histoire des nations civilisées du Mexique et de l’Amérique centrale durant les siècles antérieurs à Christophe Colomb, écrite sur des documents originaux et entièrement inédits, puisés aux anciennes archives des indigènes, dont le quatrième et dernier volume parut en 1859. Cet important ouvrage manque peut-être d’ordre et de clarté, mais il est plein de faits et d’aperçus parfois ingénieux. Il est d’ailleurs assez connu pour que nous nous dispensions d’en parler plus longuement. Il fut bientôt suivi, sous le titre de Collection de documents dans les langues indigènes pour servir à l’étude de l’histoire et de la philologie de l’Amérique ancienne (1861-1864), de trois volumes qui offrent également beaucoup d’intérêt et se rattachent plus particulièrement aux temps primitifs du Yucatan. Ce sont 1° Le Popol Vub, le livre sacré et les mythes de l’antiquité américaine avec les livres des Quichés ; 2° La Grammaire de la langue quichée ; et 3° la Relation des choses dit Yucatan, de Diego de Landa, suivie d’une grammaire et d’un vocabulaire de la langue maya. L’abbé Brasseur a fait d’autres travaux et exécuté pour ses études de nombreux voyages. Si l’on voulait avoir plus de détails à ce sujet, on pourrait consulter la notice que nous avons publiée dans le Journal officiel de juillet 1874 et qui a été reproduite par le Bulletin administratif de l’Instruction publique, année 1874, p. 216-219.
Au nombre des écrivains qui se sont encore occupés de l’Amérique, nous ne devons pas oublier de mentionner Ternaux-Compans (Henri), mort en 1861 et dont les publications, quoique privées du caractère d’originalité que l’on peut constater dans les travaux de Brasseur de Bourbourg et de M. Aubin, contiennent des renseignements extrêmement précieux. On sait la grande part que Ternaux-Compans a prise à la rédaction des Voyages, relations et mémoires originaux pour servir à l’histoire de la découverte de l’Amérique publiés pour la première fois en français. Les sept derniers volumes (t. XIV-XX, 1840-41) lui appartiennent et sont peut-être les plus utiles à consulter dans les questions d’antiquité qui nous occupent. A cela il faut ajouter la traduction de trois ouvrages écrits en espagnol : Histoire des Chichimèques de Fernando de Alva Ixtlilxochitl (1839-40) ; Histoire du Mexique, de Tezozomoc (1847-49), et Histoire du Pérou du P. Anello Oliva (1857).
Au Mexique, malgré les bouleversements politiques, des écrivains laborieux continuaient à se livrer à des travaux utiles. Garcia Icazbelceta formait un recueil de documents importants, qui compte plusieurs volumes ; F. Pimentel étudiait les divers idiomes parlés au Mexique (1862-65), et son Cuadro descriptivo dont il a donné, en 1875 une nouvelle édition, vient de recevoir un encouragement de l’Institut de France (concours de linguistique) ; enfin, Manuel Orosco y Berra poursuivait des recherches géographiques et dressait une carte etnographique [sic] fort bien faite.
Telle était à peu près la situation, lorsqu’on février 1864 fut organisée la commission scientifique du Mexique, sur laquelle la science fondait de grandes espérances, et qui fut bientôt obligée d’interrompre ses études. Elle aura, néanmoins, laissé des traces de son influence et attaché son nom à divers travaux importants. A peine installée, elle fit reproduire le Manuscrit dit Mexicain, numéro 2 de la Bibliothèque nationale, photographié (sans réduction) et comprenant 22 planches. Aux trois volumes d’archives, format in-8, qu’elle publia ensuite (1865-67) et dans lesquels figurent des mémoires intéressants, il faut ajouter les ouvrages grand in-4 dont quelques-uns ne sont point encore terminés. Au nombre de ces derniers, se rangent les publications scientifiques exécutées sous la direction de MM. Decaisne et Henri Milne-Edwards. Elles comptent aujourd’hui 18 livraisons, c’est-à-dire 1,800 pages de texte environ et 100 planches. Le tout comprend diverses parties :
Première partie. — Botanique, par M. Ed. Fournier (1872, 1 livr. 166 p., 6 pl.)2 ;
3e partie. — Reptiles et Batraciens, par MM. Auguste Duménil et Bocourt (1870-74, 4 livr. 280 p., 23 pl.) ;
4e partie. — Poissons, par MM. Léon Vaillant et Bocourt (1874, 1 livr. 10p., 3 pl.) ;
5e partie. — Études sur les Xiphosures et les Crustacés podophthalmaires, par M. Alphonse Milne-Edwards (1873, 3 livr., 120 p., 20 pl.) ;
6e partie. — Première section. Études sur les insectes orthoptères et les myriapodes, par MM. Henri de Saussure et A. Humbert (1872-74, 3 livr., 516 p., 8 pl.) ;
— Deuxième section. Études sur les insectes orthoptères et les myriapodes, par M. Henri de Saussure (1870, 1 livr., 132 p., 4 pl.) ;
7e partie. — Études sur les mollusques terrestres et pluviatiles, par MM. P. Fischer et H. Crosse (1870-75, 5 livr., 544 p., 24 pl.).
En 1868 avait déjà paru, dans le même format in-4, le Voyage géologique dans les Républiques de Guatemala et Salvador, par MM. Auguste Dolfus et Eugène de Mont-Serrat, ingénieurs civils, qui avaient été chargés d’une mission le 13 octobre 1864. Ce livre renferme IX-539 pages et 18 planches.
En 1869-70, à la suite aussi d’un voyage ordonné par le gouvernement, Brasseur de Bourbourg fut autorisé à faire reproduire par la chromolithographie le manuscrit dit Troano, qu’il avait apporté d’Espagne lors de son retour. Il y joignit un texte explicatif sous le titre de Études sur le système graphique et la langue des Mayas ; ensemble 2 volumes in-4 et 70 planches. Les opinions qui sont émises dans ce travail sur l’origine des races et des langues de l’Europe ne manquèrent pas de rencontrer de vives critiques, soit en France, soit à l’étranger. L’auteur répondit en publiant dans un catalogue des ouvrages de sa collection ou Bibliothèque mexico-guatémalienne (oct. 1871) une introduction de XLVII pages portant le titre significatif de Coup d’œil sur les études américaines dans leurs rapports avec les études classiques. Il s’y élève vivement contre l’Institut, qui, ayant eu à juger le manuscrit Troano, présenté au concours de linguistique, s’était déclaré incompétent, et attaque surtout l’école germanique qui, selon lui, fait tout venir de l’Orient. Il saisit l’occasion pour insister avec plus de force sur l’influence de l’Occident, et redit ce qu’il avait déjà avancé si longuement à propos de la langue grecque, à savoir qu’elle a pris naissance en Amérique. Pour donner plus de poids à son raisonnement, il apporte divers exemples qui sont pour la plupart du genre et du goût de ceux que nous avons relevés en appréciant le manuscrit Troano (Revue archéologique nos de mars 1870 et d’oct. 1871). Seulement il renchérit si bien que nous ne pouvons nous empêcher de nous arrêter sur l’explication qu’il donne des mots Jupiter et Junon (p. xxxv). D’abord il laisse de côté les noms grecs de Ze~; et ZauM pour prendre les noms latins qui dérivent, nous le voulons bien, des premiers, mais qui ont l’inconvénient de s’écarter davantage du point d’origine. Puis, rattachant cette origine à un phénomène physique, tel
que le courant des eaux d’Occident en Orient, auquel serait due la formation de la Méditerranée, Brasseur de Bourbourg explique ainsi les deux noms par le mexicain : « Iopiter, io-pit-el, c’est-à-dire écoulement pénétrant subtilement sous la croûte du sol, et Juno, Iun-o, de yun ou yon ou ion, prêt. de yoma, crissare. » 0 de otli, chemin, rappellerait le passage formé entre l’Océan et la Méditerranée.
Cette manière arbitraire de décomposer les mots cesse pour nous d’être de l’étymologie, et n’est plus qu’un simple amusement qui a par trop d’affinité avec le logogriphe, et se prête à une foule de combinaisons plus ou moins fantaisistes. Nous n’en voulons pour preuve que ce qu’un tel procédé nous permettrait ici de dire, à l’aide du français, sans altérer, bien entendu, la pensée de l’abbé Brasseur : Ju-pi-ter ou jus qui jaillit (mejit) en terre. Mais, assurément, nous prêterions au ridicule. Les applicatious [sic] étymologiques données par l’abbé Brasseur n’ont souvent pas plus de valeur. Cet écrivain a terminé son introduction en annonçant qu’il publierait la traduction d’un document intéressant dont il n’a pas fait connaître le titre ; mais il n’a pas eu le temps de réaliser son projet. La mort l’a enlevé à ses travaux, le 8 janvier 1874. La Bibliothèque mexico-guatémalienne contient, d’ailleurs, des renseignements utiles et parfois très-curieux.
Brasseur de Bourbourg a été, sans contredit, un chercheur infatigable ; seulement, il a trop étendu le champ de ses explorations, en s’occupant à la fois du Mexique, du Yucatan, de l’Amérique centrale, etc., et en abordant tous les sujets histoire, archéologie, linguistique, sciences, etc. Cette grande diffusion, en diminuant les forces intellectuelles de l’auteur, a été évidemment la cause de cet excès d’imagination dans lequel il est tombé beaucoup trop souvent. S’il eût concentré ses recherches sur un ou deux points, il eût produit plus sûrement et d’une manière plus utile. Quoi qu’il en soit, nous répéterons ce que nous avons déjà écrit plusieurs fois : l’abbé Brasseur a eu le mérite peu ordinaire d’avoir vulgarisé les études américaines, et donné surtout, en fac-simile ou en typographie, des documents inédits d’une réelle importauce.
Au nombre des travaux dus encore à l’initiative de la commission scientifique du Mexique, nous mentionnerons la Grammaire nahuatl du franciscain André de Olmos, que nous avons publiée en 1875 (1 vol. in-8 de xv-274 p.), et la Description des anciennes possessions mexicaines du nord, par M. Guillemin-Tarayre, ouvrage in-4, sous presse, déjà avancé, et qui probablement sera bientôt terminé. Nous dirons enfin que quelques ouvrages sont restés en manuscrits. Ils seront peut-être publiés un jour, et achèveront ainsi de compléter le bagage de la commission. Tout cet ensemble de travaux fournira le plus sûr témoignage de son existence qui, quoique éphémère, n’aura pas été complétement stérile pour la science.
— Si, en-dehors de la commission du Mexique, nous recherchons les productions récentes les plus dignes d’intérêt, nous sommes tout d’abord attiré par les travaux du congrès international des américanistes que la Société américaine de France a institué le 25 août 1874, dans le but d’assurer le progrès des études ethnographiques, linguistiques et historiques relatives aux deux Amériques, spécialement pour les temps antérieurs à Christophe Colomb. On doit se rappeler que la première session de ce congrès a été tenue à Nancy, dans le palais ducal, du 19 au 22 juillet 1875. Des délégués de trente pays étrangers au moins ont assisté à ces réunions et pris part aux communications qui y ont été faites, et que nous allons essayer d’analyser dans leur ensemble aussi brièvement que possible.
De toutes les questions, la plus importante est celle qui a dominé à peu près dans chaque séance, c’est l’origine de la population primitive du nouveau continent. Trois opinions différentes à cet égard ont été émises et discutées, sans que l’une plutôt que les deux autres ait eu le dessus et entraîné l’assentiment général. II était, en effet, difficile qu’au début de ces efforts collectifs, un problème aussi grave pût être résolu d’une manière définitive.
L’idée que les premières populations américaines seraient peut-être venues du nord-ouest de l’Europe, a été présentée avec une extrême réserve et d’une façon presque indirecte. Du moins, de la part de quelques auteurs, la question a été restreinte au seul fait de la découverte de l’Amérique à la fin du dixième siècle, laissant ainsi supposer que, dans des temps plus anciens, des colons européens avaient pu passer en Amérique.
Dans son mémoire : la Découverte du Nouveau-Monde par les Irlandais, M. E. Beauvois a établi qu’avant l’an 1000, des chrétiens irlandais avaient précédé les Scandinaves dans l’Amérique du Nord et colonisé la Grande-Irlande (Hvitramannaland). Pour lui encore, les explorations des Islandais sont postérieures aux voyages des Irlandais, tandis qu’au contraire M. Bénédict Grœndals, professeur à l’École des hautes études, de Reikiavik, a rapporté à ses compatriotes d’autrefois la gloire de la première découverte de l’Amérique par les Européens.
M. G. Gravier, de Rouen, a parlé, de son côté, des établissements scandinaves dans le Vinland. et s’est appuyé, comme preuve, sur l’interprétation d’une inscription qui, depuis longtemps, exerce la sagacité des savants. Il s’agit des caractères extrêmement curieux qui recouvrent le roc de Dighton sur la pente faisant face à la rive orientale de le Taunton River (État de Massachussets). Plusieurs voyageurs, entre autres Carlo Rafn et Magnusen, ont cherché à. expliquer ces caractères. M. Gravier les a remis en avant devant le congrès, et, par la lecture qu’il en a donnée, a conclu au passage de chefs scandinaves dans le pays. Puis, invoquant le texte des Sagas, il a regardé l’inscription du roc de Dighton comme la marque positive de l’établissement du chef Thornfinn Karlsefn dans le Vinland, au commencement du onzième siècle.
Sous le titre : Origines des peuples de l’Amérique, M. le baron de Bretton a été d’avis que des émigrations diverses de l’Europe, principalement par le nord, avaient eu lieu en Amérique et qu’elles avaient fourni les premiers contingents de population.
Ennn, M. Rink a fait l’exposé des traditions des Groënlandais sur les temps primitifs de leur histoire, mentionné les ruines antiques et rappelé les divers objets recueillis dans des tombeaux et déposés au Musée des antiquités du Nord. Il a enfin invoqué une inscription ruinique et, d’après ces divers témoignages, affirmé l’établissement des Scandinaves dans le Groënland.
Si nous passons à l’examen de la seconde opinion, déjà fort ancienne d’ailleurs, et qui consiste à attribuer à des colonies phéniciennes, égy[p]tiennes ou autres le peuplement du continent américain, nous verrons qu’elle a été renouvelée et agitée vivement au sein du congrès. Dans une notice intitulée : les Phénicines en Amérique, M. Paul Gaffarel a fait connaître les indications que les Grecs ont laissées sur les voyages américains des grands navigateurs de l’antiquité, et passé en revue les traditions indigènes de l’Amérique touchant ces voyages. Mais il a reconnu que ces documents et ces souvenirs étaient insuffisants pour se prononcer d’une manière certaine et qu’il fallait attendre des preuves plus solides. Il a néanmoins admis sans difficulté l’existence de l’Atlantide, cette terre problématique à laquelle ont été consacrés tant d’écrits divers. Loin de partager cette conviction. M. Chil y Naranjo a affirmé, dans sa note l’Atlandide, qu’il n’y a point eu de communication entre l’Amérique, l’Europe et l’Afrique au moyen d’un
continent entouré d’îles.
Après eux, M. Lévy Bing, interprétant l’inseription de Grave-Creck, trouvée dans la vallée de l’Ohio (État d’Indiana) a cru pouvoir avancer que cette inscription doit être rattachée à la langue phénicienne. D’un autre côté, M. Oscar Comettant traitant de l’ancienne musique américaine y a trouvé des ressemblances avec certains chants liturgiques de l’Égypte. Enfin, M. Henry Harrisse, de New York, a communiqué une inscription découverte en 1867, dans la vallée de Newark (Ohio) et qui est regardée comme hébraïque.
Il ne sera peut-être pas hors d’à-propos de rappeler ici que l’abbé Brasseur de Bourbourg, dont le témoignage a été très-souvent invoqué durant le Congrès, avait, lui aussi, signalé de nombreuses similitudes entre la civilisation primitive de l’Égypte et celle des Mayas et des anciens Mexicains ; mais loin de conclure que le nouveau continent pourrait être redevable de ses premières lumières à l’ancien, il s’est efforcé, dans ses derniers ouvrages surtout, de montrer que les populations, les langues, etc., nous sont venues de l’Amérique, des Antilles, considérées par lui comme le véritable berceau du Monde. Ainsi qu’on le voit, la question est entièrement renversée, et nous ne pensons pas qu’une opinion aussi étrange puisse jamais être admise et faire école.
Mais examinons la troisième opinion qui fait venir de l’Asie orientale les premiers habitants de l’Amérique, et à laquelle se rattache le fameux voyage de Cibola, en 1550. Comme rentrant dans cet ordre d’idées, nous mentionnerons d’abord la note de M. Foucaux, professeur au Collége [sic] de France, qui, sous le titre de le Boudhisme en Amérique, a repris les considérations judicieuses de Humboldt, de d’Eichtal, etc. ; puis la communication de M. Lucien Adam : Du Fou Sang, nom sous lequel autrefois les Chinois ont sans doute désigné l’Amérique. Dans ce travail, M. Adam est d’avis que, du moins les Chinois ont eu connaissance de l’existence du nouveau continent à partir du septième siècle ; mais il rejette absolument le récit fantaisiste du moine boudhiste Hoei-Chin, qui vivait à la fin du cinquième siècle.
De son côté, le R. P. Petitot, qui a longtemps vécu parmi les Esquimaux dont il a appris soigneusement la langue, a fait deux lectures intéressantes : les Esquimaux et de l’immigration asiatique. Il a montré que les mœurs et la langue des Esquimaux ont beaucoup d’analogie avec celles du Kamtchatka, du Japon, des Philippines, etc., etc. Il a surtout combattu les tendances d’une partie du congrès qui avait proposé d’abandonner la question d’origine des races américaines, à cause des difficultés qu’elle présente, et d’étudier l’Amérique en elle-même seulement.
Enfin, M. Francis A. Allen, de Londres, a adressé un mémoire intitulé : La très-ancienne Amérique, dans lequel il développe les raisons diverses qui l’autorisent à penser que la civilisation américaine primitive est d’origine asiatique et touranienne, avec un mélange considérable d’éléments polynésiens.
A ces mémoires ou notes que nous venons de passer en revue et qui ont été réunis en deux volumes in-8, publiés fin décembre 1875, par les soins du Comité d’organisation de Nancy, il faut ajouter quelques communications également imprimées, se rapportant à des questions moins générales et dont quelques-unes sont relativement plus modernes. Nous citerons :
1° Un rêve de Christophe Colomb, par M. Castaing, qui a trait au chemin des Indes, par le Pacifique ;
2° La Part prise par les Portugais dans la découverte de l’Amérique, par M. Luciano Cordeiro, professeur à l’Institut de Coïmbre ;
3° La Langue basque et les langues américaines, par M. Julien Vinson, qui n’a admis entre ces langues aucune parenté réelle ;
4° Esquisse d’une grammaire comparée de la langue des Chippeways et de la langue des Crees, par M. Lucien Adam ;
5° Anthropologie des Antilles, par M. Cornillac ;
6° Le Canada préhistorique, par M. Le Métayer-Masselin ;
7° Alphabet phonétique du Hihua, ou langue du Pérou, par M. Gavino Pacheco-Zegarra ;
8° Numération dans la langue et dans l’écriture sacrée des anciens Mayas, par M. Léon de Rosny.
En résumé, le congrès international de Nancy ne nous paraît pas avoir fait progresser la science relativement aux questions ethnographiques, linguistiques et historiques de l’ancienne Amérique ; mais il a rendu, selon nous, un véritable service en circonscrivant le cercle des études américaines et en empêchant ainsi les travailleurs de s’égarer sur des points reconnus inabordables ou stériles. Aussi quand le congrès a fixé la seconde session à Luxembourg, du 10 au 13 septembre 1877, il a sagement fait en traçant un programme qui résume les principales questions sous les cinq chefs suivants : Histoire, archéologie, linguistique, paléographie et anthropologie et ethnographie. Les savants répondront sans doute à cet appel avec empressement, et les résultats de leurs conférences seront d’une utilité précieuse. Nous aimons du moins à l’espérer.
— Dans une lettre adressée à M. César Daly (25 oct. 1866) et reproduite dans le vingt-quatrième volume de la Revue générale de l’architecture et des travaux publics, M. Léonce Angrand, ancien consul de France à Guatémala, a étudié les débris d’une antique civilisation, dont l’origine est restée complétement inconnue. Il s’agit de la grande porte monolithe de Tiaguanaco ou Tiahuanaco, située sur les hauts plateaux des Andes, entre le Pérou et la Bolivie. En donnant la description des bas reliefs qui décorent cette porte, M. Angrand n’hésite pas à reconnaître la représentation de la puissance suprême cachée sous la forme visible du dieu Soleil et accompagnée de trois rangées de figures symboliques indiquant sans doute les grands attributs du sujet principal : l’éclat (Tonatiuh), la chaleur (Xiuhteuhtli) et la vie (Ipalnemoani). Comparés ensuite aux monuments du Mexique, ces bas-reliefs présentent les mêmes caractères, tant au point de vue religieux que sous le rapport de l’art plastique. On peut donc en conclure qu’une migration mexicaine a fondé le monument de Tiaguanaco ou que tout au moins la civilisation des deux points mis en parallèle doit se rattacher à une origine commune. Cependant M. Angrand ne se prononce qu’avec la plus grande réserve et n’est pas sûr de tenir les preuves de l’exacte vérité. Son travail, fait avec beaucoup de soin, s’appuie sur de nombreuses autorités qu’il a consultées avec une remarquable sagacité. M. Augrand [sic] prépare sur ses recherches concernant les antiquités péruviennes une publication depuis longtemps attendue.
— Après avoir publié un Essai de déchiffrement d’un fragment d’inscription palanquèenne (Actes de la Société philologique, t. Ier, n° 3, mars 1870), M. Henri de Charencey s’est appliqué à rechercher l’origine de la population américaine dans des rapprochements fournis par la mythologie. C’est une tentative extrêmement difficile et qui témoigne d’une ardeur vive pour la science. En 1871, M. de Charencey a publié le Mythe de Votan, étude sur les origines asiatiques de la civilisation américaine. Pour lui, Votan est un grand réformateur, ou mieux, la personnification d’une ère de civilisation chez les peuples riverains du Tabasco et de l’Uzumacinta. Il raconte ses voyages, ses institutions, énumère les villes qu’il auraient fondées, etc. Quant à l’époque de son arrivée dans le Yucatan, il n’ose la préciser et la place approximativement, vers le milieu du troisième siècle, entre la migration de Zamnà, l’inventeur des caractères calculiformes, et celle de Quetzalcohuatl, venus l’un et l’autre du sud des États-Unis, où les Cussitaws ont conservé les principaux traits de la légende votanide. A cette occasion, M. de Charencey combat l’opinion qui attribue aux populations du Nouveau-Monde une origine carthaginoise ou chananéenne. Il examine ensuite les légendes asiatiques des héros siamois et birman Pha-Ruàng et Pysu-Tsau-ti. Suivant lui, ces légendes sont, avec quelques variantes, un reflet de l’histoire fabuleuse de Thésée, transportée dans l’extrême Asie, à la suite des expéditions d’Alexandre, et, de là, sur les bords du Pacifique, au Japon, pour passer enfin, à l’aide du courant de Tessan, jusqu’en Californie, etc. Il termine en donnant divers rapprochements entre ces mythes asiatiques et le mythe de Votan.
Dans une autre brochure : Djemschid et Quetzalcohuatl, l’histoire légendaire de la Nouvelle-Espagne, rapprochée de la source indo-européenne, M. de Charencey compare le dieu mexicain Quetzacohuatl au héros persan Djemschid, qui n’est autre que l’antique Yima, en rattachant encore le tout aux légendes helléniques. Ainsi il signale des ressemblances avec Bacchus, le générateur des fruits, et avec Noé, le restaurateur du genre humain ; la pyramide de Cholulla rappelle exactement la tour de Babel, etc., etc. Un dernier exemple emprunté au Ramayâna sert à prouver la coïncidence existant entre les traditions indoues et celles des Toltèqués [sic].
Dans ces dernières années, M. de Charencey a fait une étude spéciale de la langue maya, ainsi que l’attestent les travaux suivants Essai d’analyse grammaticale d’un texte en langue maya, publié dans le recueil des travaux de la Société havraise d’études diverses, quarantième année (1875) ; Recherches sur le code Troano, insérées dans la Revue de philologie et d’ethnographie (1875 et 1876).
— Nous devons aussi mentionner les études de M. Léon de Rosny, qui ont principalement trait à l’écriture hiéroglyfique [sic] : les Écritures
figuratives et hiéroglyphiques des peuples anciens et modernes, dont une deuxième édition a été donnée en 1870 ; — Archives paléographiques de l’Orient et de l’Amérique (1870-1873) ; — Interprétation des anciens textes mayas (1875). Ces travaux, quoique généralement peu goûtés, renferment cependant des indications précieuses, et sont le résultat d’efforts intellectuels qui méritent quelques égards.
— Un jeune homme qui dispose d’une grande fortune et s’est consacré aux voyages lointains, M. Alphonse Pinart, a pris pour champ d’exploration le nord-ouest de l’Amérique septentrionale, ainsi que les îles qui relient cette partie du nouveau continent à l’extrémité nord-ouest de l’Asie. Son projet est de tâcher d’élucider les graves questions relatives aux temps primitifs de l’Amérique ou de fournir au moins à d’autres les matériaux suffisants pour des études approfondies. Déjà en 1870-72, il a visité les îles Aléoutes et recueilli des documents concernant la géographie, l’ethnographie, la linguistique et l’histoire naturelle de ce groupe insulaire. Les résultats de ces premiers travaux, exposés en 1874 devant la Société de géographie, ont valu à M. Pinart une médaille d’or. L’année suivante, ce voyageur a obtenu une mission officielle en Amérique, et, après avoir parcouru diverses régions du nord-ouest, notamment l’Arizona, il a dû, pour des raisons particulières, rentrer en France vers le mois de septembre 1876. Mais il vient de reprendre son projet et à quitté Bordeaux le 23 janvier dernier, accompagné de M. Léon de Cessac, que quatre ans passés aux îles du Cap-Vert et un séjour récent dans l’île Santorin ont familiarisé avec les grandes questions des phénomènes physiques. Les deux voyageurs doivent explorer la presqu’île d’Alaska et le détroit de Behring en se donnant un mutuel appui pour la tâche respective qu’ils se sont imposée. M. Pinart s’est réservé les travaux d’hydrographie, d’ethnographie et de linguistique. M. de Cessac s’occupera de zoologie, de botanique, de géologie, et s’attachera surtout à l’étude des volcans. Quelle ample moisson ce voyage ne procurera-t-il pas ? Déjà les collections de M. Pinart sont importantes, soit en livres, en manuscrits, soit en crânes, objets d’antiquités, etc. Elles vont s’accroitre encore de manière à fournir les éléments nécessaires à des publications extrêmement intéressantes.
On doit jusqu’à présent à M. Pinart : 1° La Caverne d’Aknanh, île d’Ounga (Archipel Shumagin Alaska). C’est l’indication des fouilles exécutées dans cette caverne sépulcrale et qui ont mis à nu des masques et objets divers fort curieux ;
2° Voyage à la côte nord-ouest de l’Amérique, d’Ounalashka à Kadiah, brochure in-8, avec une carte ;
3° Note sur les Koloches ;
4° La Chasse aux animaux marins ;
5° Sur les Atnahs ;
6° Catalogue des collections rapportées de l’Amérique russe ;
7° Voyage à la côte nord-ouest de l’Amérique exécutés durant les années 1870-72, vol. Ier in-4, partie I (Histoire naturelle), avec 5 planches,
publié en 1875 avec la collaboration de MM. Jannettaz, de Cessac, Gaudry, P. Fisher, E. Perrier et P. Gervais ;
8° Arte de la lengua chiapaneca (1875) ; grammaire composée par Juan de Albornoz et suivie de la doctrine chrétienne de Luis Barrientos. Elle forme le premier volume de la Bibliothèque de linguistique et d’ethnographie américaines. Malheureusement l’éditeur s’est borné à ne donner que le texte. On voudrait y trouver quelques notes. C’est une lacune regrettable due à une trop grande réserve.
Dans cette même collection, le R. P. Petitot vient de publier un vocabulaire français-esquimaux, en deux volumes.
— En même temps que l’Amérique du Nord est ainsi le but des plus actives investigations, l’Amérique du Sud est explorée par M. Ch. Wiéner qui, suivant les indications do M. Léonce Angrand, recueille dans le Pérou, la Bolivie, l’Équateur, etc., des documents très-nombrenx et les plus remarquables pour l’histoire antique de ces divers pays. Il s’est déjà fait connaître par quelques travaux qui témoignent de son ardeur pour la science : Notice sur le Brésil (1874) ; Notice sur le Communisme des Incas, suivie de prières en texte algonquin (1874) ; Essai sur les institutions politiques, religieuses économiques et sociales de l’empire des Incas (1874), etc., etc. Nous avons lieu de croire que désormais M. Wiéner s’attachera exclusivement à l’étude de l’histoire antique du Pérou et qu’il tâchera d’en expliquer les points restés obscurs jusqu’à ce jour.
— Parmi les productions des étrangers, nous devons surtout signaler et examiner l’ouvrage de M. Hubert Howe Bancroft, intitulé : The native races of the pacific States of North America. C’est en 1859 que l’auteur entreprit ses laborieuses recherches. Pendant dix ans il parcourut l’Amérique, visita les principales capitales de l’Europe et amassa une bibliothèque considérable renfermant les documents les plus divers et extrêmement nombreux : « Some, dit Bancrof, sixteen thousand books, manuscripts, and pamphlets, besides maps and cumbersome files of Pacific Coast journals. » Dans cette masse énorme de matériaux, plus de douze cents ouvrages ont été consultés et mis à profit de manière à former un vaste recueil qui a une certaine importance, ainsi que nous allons essayer de le démontrer.
Le premier volume est consacré à l’énumération des peuples de l’Amérique du Nord qui touchent au Pacifique depuis la presqu’île d’Alaska jusqu’à l’isthme de Panama. L’auteur les a classés en six groupes : les Hyperboréens, en suivant au sud le littoral jusqu’à la hauteur de l’île de la Reine Charlotte ; les Colombiens jusqu’à la rivière de Umpqua ; les Calforniens, entre cette rivière et le golfe de Californie ; les Nouveaux Mexicains compris entre le 36e et le 23e de latitude nord ; le Groupe mexican, jusqu’au Yucatan et touchant aux deux océans ; enfin les Tribus de l’Amérique centrale, du Yucatan à l’isthme de Panama et au golfe de Darien. Au texte descriptif de chaque groupe est jointe une carte indiquant les grandes divisions ethnographiques et les tribus principales. Les noms des villes ont été entièrement exclus pour donner plus de clarté.
Le second volume traite des nations civilisées et principalement des Nahuas ou Aztèques et des Mayas. Une carte accompagne aussi cette partie de l’ouvrage, mais elle nous a paru un peu sobre de détails. On voudrait cette fois y voir plus de noms de villes pour suivre plus facilement les explications données par l’auteur. Néanmoins, ce volume est très-intéressant, car il passe tout en revue : gouvernement, classes, mœurs, coutumes, fêtes, jeux, agriculture, commerce, justice, arts, manufacture, poésies, calendrier, peintures historiques, architecture, funérailles, etc., etc. En indiquant les émigrations des Aztèques, M. Bancroft a reproduit quelques planches du Codex Mendoza, de la collection Botturini, etc., qui augmentent encore l’intérêt qui s’attache à ce volume.
Deux parties importantes, la mythologie et les langues, composent le IIIe volume. Après avoir montré que l’origine de la mythologie américaine doit être rapportée aux phénomènes de la nature, aux animaux, etc. L’auteur fait connaître les principaux dieux, les êtres surnaturels et décrit les cérémonies religieuses.
Dans l’exposé des langues diverses parlées depuis le pays des Esquimaux jusqu’au golfe de Darien, M. Bancroft a résumé les études de ses devanciers les plus estimés et indiqué autant que possible les rapprochements existant entre les idiomes. Pour chacun d’eux il a donné les principaux éléments de grammaire et très-souvent des textes. Quoique soigneusement fait, ce travail n’est peut-être pas exempt de reproche, et la reproduction de certains morceaux pourrait demander plus de correction. Ainsi, pour ne citer qu’un ou deux exemples pris dans la langue nahuatl ou mexicaine, nous trouvons3 l’expression : in ilhuicac « dans le ciel » écrite tantôt en un seul mot : ynilhuicac, tantôt en deux mots : in ilhuicac ; de même que maiuh-mochiua devrait former trois mots : ma iuh mochiua, ainsi soit-il, litt. qu’ainsi il soit fait.
L’archéologie fait l’objet du IVe volume, et l’auteur, cette fois, y commence son étude par l’isthme de Panama. Après avoir parlé des tombeaux et des poteries de Chiriqui, il passe en revue les statues et idoles de Chontal, les ruines et pyramides de Copan, les antiquités de Guatémala et de Bélise et arrive à celles du Yucatan qu’il divise en cinq groupes : centre, est, nord, sud et ouest. Il s’appesantit principalement sur les monuments de Uxmal, Chichen, Mayapan et Mérida ; puis il termine par la côte orientale, du côté de Cozumel, et par la côte occidentale, vers Campêche. Dans cette longue étude, qui forme l’un des chapitres les plus étendus du livre, M. Bancroft s’est aidé de travaux de Charnay, Stephens, Waldeck et Brasseur de Bourbourg.
De là, il passe dans les provinces de Tabasco, de Chiapas, et décrit longuement les ruines de Palenqué en se servant des mêmes ouvrages. Viennent ensuite les ruines de Mitla (Oajaca) ; celles de Centla, dans la province de Vera Cruz ; les monuments des plataux et de l’Anahuac et principalement ceux de Xochimilco, de Tlalmanalco, de Chapultepec, de Mexico, de Tetzuco, etc., ces grands centres de l’antique civilisation mexicaine.
Il continue sa description par la pyramide de Tepatitlan, les ruines de la Quemada (Zacateoas), las Casas Grandes (Chihuahua), et, après avoir examiné l’Arizona et le nouveau Mexique avec les sept cités de Cibola, il parvient jusqu’à l’extrémité nord-ouest. Il consacre enfin un chapitre aux monuments de la vallée du Mississipi, et termine, dans un autre, par la description des antiquités du Pérou, à Pachacamac, au grand Chimu, près de Truxillo, à Tiahuanaco, etc., en les comparant à celles du Mexique. Moins convaincu à cet égard que M. Angrand, il n’ose pas affirmer que les deux civilisations du nord et du sud aient quelque ressemblance et conclut par ces mots : « If any resemblance exists, is very faint. » Une carte et de nombreux bois dans le texte figurent dans ce volume.
Le Ve volume est consacré à l’Histoire primitive. — L’auteur commence par la question de l’origine des Américains, et donne les diverses opinions qui ont été émises sur ce point important. Il fait ensuite connaître les diverses sources auxquelles il faut puiser pour établir l’histoire primitive du Nouveau-Monde, depuis les annales américaines jusqu’aux écrits des Espagnols et aux travaux qui ont été faits depuis. Après cela, il entreprend lui-même cette histoire en la divisant en neuf parties : 1° Les temps antérieurs aux Toltèques embrassant les traditions semi-mythologiques qui ont précédé le sixième siècle ; — 2° la période des Toltèques du sixième au onzième siècle ; 3° la période des Chichimèques du onzième au quinzième siècle ou [sic] fut formée l’alliance mexico-acolhua-tépanèque ; — 4° la période des Aztèques du quinzième siècle au commencement du seizième siécle, époque de l’arrivée des Espagnols. Les cinq autres parties renferment l’histoire des populations nahuas placées en-dehors de l’empire mexicain, des tribus du nord, des nations du Guatémala, de l’Amérique centrale, et enfin du peuple maya dans le Yucatan. Nous ne suivrons pas l’auteur dans son exposé. Ce serait amplifier beaucoup trop une analyse qui nous paraît déjà très-longue. Nous ajouterons seulement que deux cartes et un index alphabétique de plus de 160 pages, en deux colonnes, accompagnent ce cinquième et dernier volume.
En résumé, l’ouvrage de M. Bancroft n’est pas une œuvre originale ; mais c’est un grand recueil de faits et de documents qui sont empruntés à des travaux devenus extrêmement rares, ainsi qu’une analyse substantielle des opinions les plus importantes sur les grandes questions qui se rattachent aux premiers temps de l’Amérique. A ce double titre, il a une valeur incontestable, et peut surtout être utile aux personnes qui désirent se familiariser avec les études américaines.
Nous citerons en terminant les travaux linguistiques d’Uricœchea : Grammatica, vocabulario, catecismo i confessonario de la lingua chibchan segun antiguos mss. anonimos y ineditos aumentados y correjídos (Paris, 1871 in-8) ; et ceux d’Ant. Ruiz de Montoya : Arte, vocabulario y tesoro de la lengua guarani o mas bien tupi. (Viena y Paris, 1876, 1 vol. petit in 4) ; Réimpression de l’Arte, vocabulario, tesoro y Catecismo de la lengua guarani, publicado par J. Platzmann (Lipsia, 1876, 4 vol. gr. in-8).
R. Siméon.
Notes
- Siméon, Rémi, « Les études américaines », Polybiblion : revue bibliographique universelle, 1877, avril, t. XIX, n° 20, p. 302-317. Disponible sur Internet, url : <https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k424291g/f291>. Sur l’auteur, voir Jacqueline de Durand-Forest, « Rémi Siméon et le Mexicanisme [préface au Dictionnaire de la langue nahuatl, ou mexicaine], Ed. Graz, 1963 (1964). [↩]
- Rien encore n’a paru de la seconde partie, qui doit être, croyons-nous, consacrée à l’anthropologie. [↩]
- I. Pp. 735 et 736. [↩]
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Olivier Jacquot (3 juillet 2026). Document : Les études américaines. Amoxcalli. Consulté le 15 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16ib0

